credit photo : Kyoun Photography MG
Art et Culture

TOOLN – Choisir de vivre

La culture… Une identité…

La culture est ce qui me rattache le plus à mon identité de « Malagasy ». Souvent décriée et rabaissée, ces dernières années la culture malgache souffre d’une mauvaise presse. Pour beaucoup, cette culture est ce qui handicape notre développement. Vu comme la source de tous nos maux, d’un ancien temps, inadaptée au contexte actuel. Foutaise ! Il me semble qu’il est aujourd’hui important de ne pas mélanger culture et mentalité. Aucun peuple ne peut évoluer en reniant sa propre identité. Nous pouvons nous inspirer de la culture des autres, mais jamais ne la copier. Alors, oui, cette identité est ancrée en moi. Je vis avec au quotidien. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que la culture s’appelle « Kolon-tsaina » en malgache, que l’on peut traduire par « entretien de l’esprit ».

L’identité… Une transmission…

Dans la grande Île, nous avons une culture du symbole, des mots, et de l’écoute. C’est aussi ça le « Lovan-tsofina », la transmission à l’oral. De même, la musique a toujours pris une place prépondérante dans le pays. C’est le moyen de transmettre notre histoire, nos us et coutumes.

Le temps du retour à l’essentiel…

L’humanité traverse actuellement une période terrible. En quelques jours, nous sommes forcés de changer notre rapport à l’essentiel. On se rend vite compte qu’au final, il en faut peu pour être heureux. Quand le confinement est le mot d’ordre, la liberté devient vitale. Si l’art et la culture ont toujours été un espace de liberté, un moyen d’échapper à la réalité le temps d’un instant. Aujourd’hui, c’est le seul moyen de faire face avec optimisme aux évènements.

Ce n’est pas une révolte, mais une Révolution…

Récemment, j’ai fait la découverte d’un collectif d’artistes talentueux qui synthétise magnifiquement cette idée d’identité et de transmission. Pour la première fois depuis des années, j’ai écouté attentivement les paroles d’un album. Il faut le dire, ils m’ont fait apprécier le rap. Si vous voulez voyager en musique et avoir un autre regard sur la vie quotidienne des Malgaches, vous allez vous régaler. Il s’agit du groupe TOOLN. Ne quittez pas, on fait les présentations tout de suite.  

credit photo : Jeanfidele Lelouche

1) Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Thony : « Tout a commencé en 2015, je suis tombé sur un texte de Sakaÿ sur Facebook. À la recherche de rappeurs pour collaborer, je décide d’envoyer une compo pour savoir s’il serait intéressé. »

Sakaÿ : « J’ai apprécié la compo et de fil en aiguille, suite à deux sessions studios qui se sont montrées concluantes, je demande à Thony, si ça le brancherait de monter un collectif.  »  

Thony : « Je lui ai présenté d’autres rappeurs dont Gaskarya, et la première formation Tooln est né. »

Fleym : « Sakaÿ et moi, on s’est rencontré à l Université Catholique de Madagascar, au sein du club d’arts martiaux qui s’appelle TIGERS. Je lui ai partagé ce que j’écrivais, et il m’a montré qu’on pouvait en faire du rap. »

Gaskarya : « Thony et moi on s’est rencontré par des amis communs. On avait déjà fait de la musique ensemble et il m’a présenté à Sakaÿ̈. J’étais chaud pour le projet Tooln ».

D.I.P : « J’ai commencé par photographier Tooln lors de leur passage à la première édition de Curly Aho, en 2017. On ne s’est jamais perdu de vue, et comme le feeling passait avec le temps, et que nos fibres artistiques matchaient en musique, comme en image : j’ai fini par poser ma voix sur ce troisième projet. »

2) Comment est né le groupe Tooln ? Pourquoi ce nom ?

Sakaÿ : Comment ? On vient des 4 coins de l’île, on a tout un background musical différent: de la dancehall, au rock, en passant par la pop et l’électro, mais ce qui nous a réunis c’est l’amour du hip-hop. Ça s’est fait naturellement. 

Fleym : C’est une vision commune qui nous a rassemblés: se surpasser au quotidien dans ce qu’on sait faire de mieux.

Sakaÿ : Tooln c’est la lutte en malgache. On l’a écrit comme ça pour que ça ne se lise pas « Tolona », et pour que d’où que tu viennes, dans le monde : ça sonne dans ton oreille.
En gros, c’est la vie qu’on voit comme une lutte: on sort du lit, on lutte contre la paresse, on travaille, on lutte contre la misère, on fait la fête, on lutte contre l’ennui. 

Gaskarya : Tooln c’est notre façon de célébrer la vie en musique, à la « Cool ».

3) Pourquoi avoir choisi le rap pour porter votre message ?

Fleym : Le rap pour moi c’était un défi. L’égotrip m’a fasciné: cette façon des rappeurs d’imposer un style et une identité propre. J’ai voulu voir si j’étais aussi capable d’en faire autant. Je suis tombé dedans et je prends plaisir à travailler pour progresser continuellement.

Lowki : Petit j ai grandi avec ça : les clips à la télé, les émissions … Je voulais comprendre cette culture. Je me suis forgé avec le rap. Je me suis documenté pour en saisir le mécanisme, et je me suis retrouvé à faire des instrus.
À force d’observer les rappeurs évoluer au quotidien, et suite à mes études de journalisme, le virus de l’écriture a fini par me rattraper.

Sakaÿ : En ce qui me concerne, j’n’ai jamais eu l’impression qu’il a fallu faire un choix. Il n’y a pas de genre meilleur qu’un autre pour passer un message. Je me dis que je suis là parce qu’avant de prendre le micro : j’étais danseur de hip-hop.
Après, si je me penche plus, je pense que quand on a notre tempérament à nous, c’est plus facile de nous identifier à la façon d’être brut, cru et sans filtre qu’ont les acteurs de cette contre-culture.

4) Les paroles de ce premier album racontent la vie à Mada en mélangeant vos revendications, avec des messages forts, comment écrivez-vous vos textes et quelles sont vos sources d’inspiration ?

Lowki : Pas de protocole pour écrire, j’écris tout ce qui me vient en tête et je structure au fil du temps.

Sakaÿ : La musique ne me quitte jamais, elle m’habite. Alors partout, j’ai de quoi noter des idées fortes, enregistrées des mélodies fredonnées à la bouche, ou du beatbox. Et ça me permet de m’exécuter assez rapidement quand Thony me présente une nouvelle instru ou qu’on me met face au micro. Pour l’inspiration, il n’y a pas de recette ou de source particulière.
Comme un tas d’autres artistes : Ça peut venir de mon vécu, mon mode de vie (ce que je vis, vois, ressens, mes discussions…), de ma culture (musicale, cinématographique, historique, locale …) ou de l’actualité (coronavirus, géo politique… ).

5) Comment décrirez-vous votre musique ?

Sakaÿ : Dans la forme : Éclectique. On n’a pas trouvé de mot en malgache pour traduire cet adjectif, mais pour faire simple, nous partons d’une base hip-hop sans jamais nous limiter dans l’introduction de timbres ou de sonorités empruntés à d’autres genres musicaux qui ont pu nous influencer.
Dans le fond: rien n’est jamais gratuit ou vide de sens. Même quand on taquine ou qu’il peut arriver qu’on sorte ce qui pourrait être des insultes pour certains, on ne sort jamais rien qui ne convienne pas à qui on est et comment on voit la vie. On dit les choses comme on le pense, à notre manière, que ça plaise ou non.

Lowki : Sans frontière.

credit photo : Tooln Edutainment

6) L’album s’intitule « DIA » et est représenté par un « fou » aux échecs, que cela représente-t-il pour vous ?

Le fou est en fait le logo de Tooln: emprunté aux échecs, c’est un symbole qui traduit notre façon d’aborder la musique.

DIA, c’est le mot en malgache pour sauvage. Parce qu’on a poussé comme des fleurs sauvages dans la musique, sans conservatoire ni pistons. Parce qu’un tas de choses qu’on vit sur notre île tendent à nous rendre sauvages.

7) Quelle émotion souhaitez-vous passer par ces titres ?

En racontant notre quotidien sauvage, on souhaite inspirer les gens à affronter leur réalité, en chantant et en dansant. Il faut voir ces titres comme des photos en musique : les photos d’une guerre ne changent pas le monde, mais elles inspirent ceux qui les regardent.

DIA c’est cinq titres à écouter sans modération, disponible sur soundcloud. Cliquez ici